Empruntant tour à tour des trains bondés, des bus rapiécés proches de la désintégration, des barques du XVIIe siècle, deux voyageurs du "Continent perdu" ont sillonné le triangle d’or ouria, en Inde. Serti dans le Golfe du Bengale, entre Calcutta et Hyderabad, l’Orissa est un diamant que le tourisme n’a pas encore pris le temps de tailler.

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Bombay, 11 février

Le Konark Express entre à reculons sur la voie 15 de Victoria Terminus à Bombay. C’est dans cet énorme serpent bleu et blanc que nous allons passer les prochaines quarante heures et ainsi parcourir 1500 km jusqu’à Bhubaneshwar, capitale de l’Orissa.

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Bombay n’en finit pas. Il faut plus d’une heure de train pour en sortir. Nous traversons Daravi, un des plus grands bidonvilles d’Asie et les quartiers chics où se concentrent quelques uns des vingt-cinq millions de millionnaires (en dollars) que compte l’Inde d’aujourd’hui.
Les gares de banlieues bourdonnantes d’activités défilent les unes après les autres, puis, finalement nous sortons de cette fourmilière et glissons à travers le relief ocre de la campagne indienne.

Le train ici s’apparente à un long village où chaque groupe de sièges est une maison.
D’innombrables voisins en transit pour d’autres parties du wagon s’asseyent un moment, échangent quelques anecdotes et autres points de vue d’un ton convaincu. Les mots naissent dans les profondeurs du torse, s’amplifient sur les parois résonnantes de la gorge puis, vigoureusement expulsés par un roulement entre la langue et les lèvres, s’en vont déclencher quelques sourires et hochements de têtes

Lors de ces conversations dont le sens nous échappe, notre voisin sort fréquemment toute une série de petites boîtes d’épices dont il saupoudre une feuille d’un vert lumineux. Pliée et calée contre ses gencives, cette préparation occasionnera moult jets de salive rouge envoyés avec précision et désinvolture entre les barreaux de la fenêtre, faisant fi des nombreux Don’t spit placardés un peu partout par le gouvernement lors de sa récente campagne pour une Inde propre. Mais il est vrai que la majorité des Indiens ne savent pas lire.

Le train s’immobilise, bien qu’il n’y ait pas de gare. Plusieurs personnes descendent, échangent quelques mots en fumant. Un homme passe en vélo, s’arrête près d’un groupe, demande une cigarette et ajoute pour un moment sa couleur à celle de la discussion. Un sifflement retentit, le train s’ébranle. Sans se presser les gens remontent.

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A une des nombreuses haltes prolongées, le gamin est entré dans le train. Il a posé soigneusement sur la banquette une petite planchette de bois, un couteau sans manche et tous les ingrédients nécessaires à la préparation d’un amuse-gueule dont les Indiens raffolent : pois chiches, tomates, concombres, oignons et piments verts. Il a mélangé le tout avec une maestria impressionnante, puis a déposé cette salade arrosée de jus de citron dans de petits cornets en papier journal. En guise de cuillère, un morceau de feuille de figuier fera l’affaire.
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Warangal ; milieu de cette traversée de l’Inde dans sa largeur. Le train s’arrête et nous sommes juste en face du comptoir en marbre noir et miroitant du vendeur de "dosas" (crêpes croustillantes fourrées aux pommes de terre et petits légumes généreusement épicés). L’homme maigre aux cheveux entièrement blancs nous fait un large sourire alors qu’une demi-douzaine de ses commis arpentent le quai criant à pleins poumons qu’il est l’heure de manger.

Konark Express, 12 février

Aurore du deuxième jour à bord du Konark Express.
Séparés du monde qui défile tranquillement sous ces roues d’acier, nous vaquons à nos ablutions matinales.
Par la porte grande ouverte on voit passer lentement un groupe de rochers. Doigts de géant tendus vers le soleil pâle. Ces mains minérales fichées immuablement dans une lente rivière appellent à la prière. Une mélodie échappée de quelque temples invisibles s’insinue dans ce camaïeu de violets brumeux. Le corps, exposé à une telle concentration d’inconnu frissonne, laisse s’échapper l’âme.

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Ecoutez-moi maintenant,
car ce soir j’irai encore m’endormir dans la poussière
et m’éveillerai à l’heure de cette maladie de vie.
Je manquerai ce train.
Celui que vous chevauchez, Monsieur.
Il vous emmène si haut que vous ne pouvez me voir.
Ici-bas, dans la poussière.

L’immensité de la campagne indienne est saisissante.
Sur des kilomètres et des kilomètres que le train parcourt à bonne allure, aucune construction humaine ne vient troubler cette beauté naturelle.
Ni maison, ni véhicule, pas même un pylône électrique, aucune interférence dans ces champs verts de riz. Juste l’alternance des tons de la terre : ocres, briques, bronzes par endroit sous la lumière éclatante du soleil de midi.

Le vol des aigrettes blanches zèbre ce tableau immobile et parfait. Nous approchons d’un point d’eau et le mouvement ranime cette image figée, ébroue la pensée alanguie dans sa contemplation.
Tout un petit monde surgit au bord de la rivière. Des enfants lavent un buffle avec application tandis que leurs mères battent le linge sur les rochers. _Autour d’un petit lac, on fait sa toilette et les femmes repartent en portant sur leur tête de grandes jarres métalliques chargées d’eau. Leur corps est souple comme le mouvement des vagues.

Bhubaneshwar, la cité des temples

Après ces deux jours passés dans le train et la poussière, nous arrivons enfin à Bhubaneswar. La ville qui porte le nom du "Maître des Trois Mondes", Tribhuvaneswar, vénéré dans le Lingaraj Mandir. On la surnomme aussi la Cité des Temples, parce qu’on en aurait édifié près de sept-mille en six cent ans. Du VIIe au XIIIe siècle. Mais le temps a passé, et les invasions musulmanes, et les catastrophes naturelles. Aujourd’hui, il n’en resterait "que" cinq cents.

Nous descendons du train pour nous retrouver aussitôt assaillis par les guides et chauffeurs de taxi qui scandent à nos oreilles les noms d’hôtels bon marché ou de palaces. C’est ainsi que nous accueille un des derniers bastions du tantrisme en Inde, voué au culte de Shakti, l’énergie féminine de Shiva.
Nous détachant à grand peine de cet amas grouillant, nous choisissons un rickshaw qui nous paraît plus sympathique et plus discret. Bhubaneswar défile autour de nous au rythme lent des coups de pédales de Vishuna.

En préparant notre voyage, la lecture des nombreux guides et ouvrages sur l’Orissa nous a immédiatement plongé dans l’histoire et les splendeurs du passé. Mais ici, nous sommes bel et bien au XXIe siècle. Dans une Inde en effervescence où l’on compte autant de cyber cafés que de vaches et de chèvres qui déambulent entre les buildings. Il nous faudra une demi-heure pour rejoindre la vieille ville et ses temples, concentrés autour de Bindusagar, le lac sacré. L’arrivée au bord de cette frontière aquatique nous fait l’effet d’un voyage dans le temps. En quelques secondes, nous quittons l’ère de l’informatique, dont l’Inde possède les plus brillants acteurs, pour entrer dans ce gros village aux aspects moyenâgeux.

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Bindusagar marque la frontière entre la vieille et la nouvelle ville de Bhubaneswar. Symbolisant le paradoxe d’une Inde où les plus grands informaticiens accomplissent toujours avec la même ferveur les rites ancestraux. C’est ici, dans le Jal Mandir, que l’on amène une fois par année la statue de Shiva sur son palanquin richement décoré. De sa demeure principale, le célèbre temple de Lingaraj, au lac sacré, elle fera sept fois le tour du bassin, escortée par les musiciens, les chanteurs et les fidèles.

Les deux "darmasala" de la rue principale affichent complet. Il faut dire que ces hôtels sont réservés aux pauvres et aux pèlerins. On peut y dormir à même le sol pour moins d’un franc, le matelas est un luxe pour certains et coûte autant que la nuit. Dans l’immense cour intérieure, on sert le repas sur les dalles luisantes autour de la fontaine. Le "thali" est de rigueur : riz, dal (lentilles au curry), pois chiches, trois ou quatre sauces, parfois des légumes. Le tout se mange avec les doigts de la main droite (la gauche étant réservée pour les tâches impures) et quelques "chapatis" ou "papadums" (galettes de pain).

C’est à contrecoeur que nous quittons cette superbe bâtisse au charme désuet. Dans la ruelle qui mène au temple Lingaraj, les marchands de "samosas" et de "pakoras" (feuilletés et boulettes fourrés aux pommes de terre et petits légumes) se succèdent en parfaite alternance avec les vendeuses de fleurs et d’offrandes.

Nous trouvons finalement une chambre libre mais quatre fois plus chère qu’au "darmasala". Le jeune tenancier du Lingaraj Guesthouse nous convainc cependant de délier notre bourse. D’un geste triomphant, il ouvre la porte en bois bleu qui donne sur la terrasse avec vue sur la forêt de tours du temple Lingaraj. Nous passerons près d’une semaine à tourner et retourner autour de cet édifice subjuguant. De jour, comme de nuit, cherchant désespérément une entrée secrète ou négociée. Mais ici, bakchich ou pas, on respecte les codes sacrés et les portes du temple nous resteront définitivement fermées, comme à tout non-hindous.

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La porte principale du Lingaraj Mandir

Khandagiri, 16 février

Vishuna : l’homme caméléon se fondant dans la complexité des rues bordant le temple Lingaraj dans la vieille Bhubaneswar. Nous l’avons cherché du regard un long moment en sirotant l’incontournable "tchaï" à l’ombre d’un énorme figuier. Ayant finalement repéré notre rickshaw-wallah attitré, nous embarquons pour les grottes de Khandagiri

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Vishuna. Je me suis parfois demandé pourquoi il avait choisi d’être rickshaw-wallah, cet homme à l’expression sombre et pensive. En Europe il aurait sans doute été dépendant d’une assurance du fait de la maladie qui lui ronge les jambes et le force à boiter. Ici en Inde, il nous tire sous le soleil de midi au-dessus du pont du chemin de fer et à l’arrivée accepte ses vingt-cinq roupies (moins d’un franc), avec son sourire si doux

Par des ruelles anciennes, des routes rapiécées, puis des chemins de terre bossus nous sommes peu à peu sortis de la ville. Aller d’un endroit à l’autre ici n’est pas une opération linéaire. Le voyage est ponctué par plusieurs changements de rythme. Rythme de l’homme qui nous tracte à travers ces paysages brûlés. Rythme de l’activité citadine qui cède la place à ce tabla lent et rural. Rythme presque inaudible, puis s’amplifiant jusqu’à en devenir assourdissant des haut-parleurs hurlant les mantras sur la foule qui processionne vers les grottes. Peut-être ont-elles résonné des mêmes noms de divinités scandés par les ascètes jaïns qui s’y recueillaient il y a près de deux-mille ans.

A travers le regard fébrile des singes qui y ont élu domicile nous sommes ramenés à un monde où il n’est plus du tout question d’ascétisme. Une poignée de cacahuètes ferait bien mieux l’affaire nous confirme le petit garçon qui s’efforce de glisser dans ma main fuyante ce fameux cornet d’arachides.

Toujours plus haut sur cette colline de troglodytes, au détour d’un escalier presque vertical, deux brahmines apposent leurs sceaux de pigments rouges et jaunes sur nos fronts. Comme l’obole semble les satisfaire, ils y ajoutent un oeillet orange que nous irons poser dans le temple au sommet.
Alors qu’un soleil de braise achève de s’éteindre dans la bande brumeuse de l’horizon, les petites cabanes à thé en contrebas s’illuminent.

Puri, la nonchalante

Baba Bang monte sur sa caisse de Coca Cola, allume le réchaud, se retourne et nous lance un : "Do tchaï ?" (deux thés). La lueur de l’ampoule suspendue à sa cabane se reflète sur son visage comme les teintes du couchant sur un bois d’acajou. Il jette un regard vif par-dessus les bocaux en plastique ou s’entassent des "Bombay sweets", la barbapapa indienne, des boulettes au sésame et du chocolat anglais vendus en petites portions. Sur une minuscule table de bois, un baquet qui devait être vert fait office de lave-vaisselle. Mais depuis le temps qu’il tient boutique, Baba Bang a compris la mentalité occidentale, et il nous sert le tchaï dans deux gobelets en plastique.

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Puri est l’une des quatre villes sacrées de l’Inde. Chaque année, en juin-juillet, le Ratha Yatra (la fête des chars) attire des millions de pèlerins.

Nous voici donc à Puri, l’une des quatre villes sacrées de l’Inde où il est de rigueur d’attraper ce que l’on appelle communément ici "la paralysie de Puri". Ne faisant pas exception à la règle, nous nous laissons glisser dans cette délicieuse nonchalance. De la mer au temple et du temple à la mer, seuls les rouleaux déchaînés de l’océan parviendront à nous sortir de cette torpeur irrésistible. Le soir, loin des grandes chaleurs de l’après-midi, nous nous promenons sans but dans un labyrinthe de minuscules ruelles qui entourent le temple de Jagannath.

Ici et là, entre les vendeurs de souvenirs, on peut apercevoir la tour-sanctuaire que les prêtres-architectes ont voulu exhausser "jusqu’au ciel". Au sommet, l’"amrita" recueille l’élixir d’immortalité auquel nous n’aurons pas droit. L’entrée du temple nous est refusée une fois encore. Nous nous consolons avec une indigestion de feuilletés au caramel, une spécialité locale que l’on trouve à tous les coins de rues. Impossible de résister !

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A Puri, près de six mille personnes travaillent pour le temple de Jagannath, dieu de l’Univers, plus connu sous le nom de Krishna.

Temple de Konarak, 21 février

Départ de Puri aux heures brûlantes. Combien de personnes peuvent-ils contenir ces petits bus rafistolés ? Nous comptons une vingtaine de places assises et trois fois autant de passagers. Les Indiens accrochés aux structures extérieures de l’engin nous sourient à travers la vitre. Heureux de participer à la lente désintégration du véhicule.

Fin d’après-midi à Konarak. La lumière orangée caresse les dalles de l’allée des marchands, celle qui mène au temple. Les bas reliefs sollicitent l’attention avec cette assurance caractéristique de l’art millénaire. L’édifice dédié à Surya, déité solaire, semble s’imbiber des derniers rayons afin de maintenir en son sein cette cohésion entre la pierre et la lumière.

Brahmines et autres fidèles gardiens s’en sont allés, laissant cette vaste demeure ouverte à tous. Et même, chose inhabituelle ici, aux non-hindous. Moyennant une contributions quatre-vingt fois supérieure à celle demandée à cette famille aisée de Delhi, les étrangers pourront fouler le gazon fort bien tondu de l’enceinte ou encore aller voir de près ces immenses roues sculptées dans les flancs de l’élément central. Des petits groupes d’Indiens en vacances déambulent tranquillement dans cette propriété, faisant cliqueter leurs appareils photo à tout va.

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Le temple du soleil de Konarak a été patiemment sculpté par mille artistes pendant plus de douze ans. Edifié au XIIIe siècle, ce gigantesque char de pierre dédié à Surya comprend vingt-quatre roues de trois mètres de diamètre et des milliers de sculptures représentant la vie quotidienne et érotique. Le célèbre poète Rabindranath Tagore a écrit pour lui " Ici, le langage des pierres est plus puissant que celui des hommes."

Parmi ces vestiges galvaudés, nous remarquons combien l’Inde a changé.
L’Inde a changé parce que le monde est entré en elle et que les dieux ont déserté ses temples, faute de pouvoir s’acquitter de la taxe d’entrée exorbitante pour en franchir le seuil.
Etourdis par les vendeurs de souvenirs, sous le hurlement des haut-parleurs de cinéma, ils ont préféré d’autres lieux, plus cléments. Les dieux ne font pas bon ménage avec les marchands du temple. Il y a deux mille ans que l’on sait cela mais apparemment, ici comme ailleurs, plus personne ne s’en soucie. On croyait pouvoir commercer sur leur dos et c’est ainsi que, sans que personne ne s’en rende compte, la colonie divine a pris ses cliques et ses claques.

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Détail du temple de Konarak.

Je m’avance vers l’entrée et un homme très maigre marche droit sur moi.
- Bonjour,
- Bonjour,
- Je peux vous montrer des détails intéressants du temple avec des anecdotes historiques pour que vous compreniez mieux ce que vous voyez.
- J’étais venu voir Dieu.
- .
- Pensez-vous qu’il est toujours là ?
- Oh ! non, il est parti il y a bien longtemps. Les gens ne prient plus ici vous savez.
- Alors c’est pour cela qu’il est parti ?
- Oui.

Plutôt qu’un temple, c’est un vieil engin spatial et plus je le regarde plus l’impression que son moteur a été volé me serre le cour.
C’est donc ici que l’on sort en famille pour piller les derniers fragments de foi. Bien sûr que cela se fait dans la joie, comme en témoignent ces sourires blancs fendant ces sombres visages.
Mais n’y a-t-il pas sous cette chape de suffisance tranquille une lamentation plus sombre encore, un chant crépusculaire à peine audible appelant les dernières étincelles habitant les pierres ?

De Puri au lac Chilka, 26 février

De bon matin, nous quittons furtivement la torpeur de Puri. Le bus s’arrête tous les kilomètres et parfois même plus fréquemment, histoire de ne pas louper un client. Lors d’une étape prolongée, le personnel du bus procède patiemment et méthodiquement au remplissage de la soute à bagages à l’aide d’une cargaison de patates impressionnante.
Un homme au regard déterminé hisse sur son dos un sac de farine qui doit bien faire deux fois son poids, puis s’introduit avec une lenteur infinie dans une échoppe guère plus grande qu’une armoire. Son corps maigre semble n’être composé que de muscles durs comme de la pierre.

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Nous repartons, et au bout de ces trente kilomètres parcourus en deux heures, débarquons à Satapada. Après d’âpres marchandages pour un jus de coco, nous nous mettons en quête du ferry qui devrait, si on en croit le guide, partir à 12 h 30. Nulle part ailleurs ne trouve-t-on un temps aussi élastique qu’en Inde. Car c’est à 14 heures que nous quitterons finalement le quai à bord d’une grande barque vieille de trois-cent ans et pleine à craquer. Et de ferry. pas vu l’ébauche d’une ombre !

Entre d’énormes paniers de poissons dont l’odeur rechigne à se laisser chasser par le vent et un jeune indien profitant de l’occasion pour nous bombarder de questions, nous voguons vers Balugaon sur la rive opposée du Lac Chilka.

"On voit ici plein de dauphins", nous a-t-on dit. Malheureusement, ces nobles mammifères doivent avoir quelques difficultés à nous trouver parmi ce labyrinthe de filets tendus sur des perches de bambou. Le timonier, nettement moins incommodé qu’eux, fonce droit sur ces barrières affleurant la surface, occasionnant çà et là quelques craquements et déchirures à la grande consternation des pêcheurs que nous croisons. "Ils sont plus de deux-cent-mille à vivre des produits (crabes et crevettes) de ce lagon, le plus grand d’Asie", nous confie notre intarissable compagnon.

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Au bord du lac Chilka, le plus grand lagon d’Asie.

Peu à peu les collines de la rive opposée se dessinent. Promesse lointaine alors que les embruns s’infiltrent dans les dernières fibres encore sèches de nos habits. Le bord droit du bateau rase la surface et un filet d’eau opiniâtre trouve son chemin jusqu’au fond de la coque. La voile rectangulaire au-dessus de nos têtes tire sur le double mât en bambou qui laisse échapper des craquements inquiétants.
A l’avant, trois garçons torse nu font sécher leur chemise à bout de bras. A l’arrière, des femmes agglutinées comme des pingouins discutent nonchalamment en mangeant des biscuits pendant qu’un jeune homme écope.

Alors que l’on n’y croyait plus, la proue s’enfonce dans la boue noire et odorante du port de Balugaon. Nous sommes arrivés.
La ville est un cauchemar. L’odeur fétide de crevettes et de poissons, ramenés tout au long du jour du lac Chilka, envahit la moindre ruelle, s’insinue avec arrogance dans notre verre de thé ; et jusque dans les hôtels crasseux et hors de prix. Malgré l’heure tardive et une journée de voyage, nous décidons de partir pour la mer et Gopalpur.

Gopalpur-on-sea, 1er mars

Le vieux "Tagore" (Samagana Mahana) trône sur son fauteuil à l’entrée de "l’hôtel". Nom que l’on donne ici à ces innombrables petits restaurants populaires. Ses bras potelés reposent nonchalamment le long des accoudoirs, sa barbe blanche sur son ventre et son ventre sur ses jambes. Ses cheveux blancs argentés sont impeccablement rassemblés en chignon dans les plis de sa nuque grassouillette. Il regarde avec circonspection le moindre de nos gestes et dodeline gentiment de la tête en signe d’approbation et comme pour se rassurer.

C’est important pour lui que tout se passe bien. Il y a peu d’étrangers qui s’arrêtent par ici. Quand il nous a vus dans la rue, son visage s’est illuminé sous l’effet de la joie. Et lorsque nous avons monté les quelques marches de son vénérable établissement, qu’il tient de son père, qui lui-même le tenait de son père, qui lui-même. tout son corps s’est mis à frétiller. Il a rendu grâce à Dieu de nous avoir amené jusque-là en joignant les mains sur son front tout en inclinant la tête en signe de gratitude envers cet heureux présage.

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Samagana Mahana, tenancier de père en fils du Jagadish Coffee Hôtel à Gopalpur

Si nous sommes contents et que nous revenons le lendemain pour goûter son dal, comme il nous le suggère avec insistance, tout le village le saura et ce sera gagné pour lui. Notre présence à sa table porte en soi les promesses d’un véritable label de qualité. Comme tout ce qui vient de l’Occident d’ailleurs, même si on l’appelle ici le "Lost Continent".

Le "Continent Perdu" est pourtant le grand vainqueur ; ce conquérant insolent qui s’insinue dans les moindres recoins de la planète, une bouteille de coca dans une main, l’autre dans la poche de son Lewis. Ici, plus personne ne porte le "lunghi", à l’exception des pauvres, des vieux et des moines. Symbole séculaire de l’Inde et d’une large partie de l’Asie du Sud Est et du Moyen Orient, cette pièce de tissu portée par les hommes est en train de disparaître au profit du pantalon. Qui fait plus moderne et assurément plus élégant. On voit ça-et-là fleurir les "Milan’s Tailors" et les "Jeans Palace". On en fait grande publicité sur les murs des temples, en lettres bleues et blanches joliment peintes et assorties au bleu pastel de la peau de Brahmâ, le Dieu universel, qui lui n’a pas les mains dans ses poches, vu qu’il est nu.

Au Maharana General Store

Une jeune femme vient s’accouder au comptoir du Maharana General Store, qui doit être l’une des plus vieilles boutiques de la ville. Dans la grande balance en fer suspendue au plafond, un enfant pèse oignons, sel et pommes de terre. Posées à même le sol, de jolies caisses en vieux bois patiné contiennent, à quantité égale, quatre sortes de lentilles, des piments rouges, du gingembre et de la muscade.

Une jeune femme, sans gêne aucune et avec un large sourire, s’approche de moi, prend le cahier sur lequel je suis en train d’écrire et le regarde sous tous les angles. Elle a chaud, et son petit nez perle de sueur qu’elle recueille dans les plis de son sari. Elle me regarde avec insistance tandis que je finis de déguster un délicieux tchaï à la cardamome. Elle questionne à mon sujet le vieil homme assis à l’autre bout du comptoir et se met à glousser timidement. Dans un sac de grosse toile, elle range soigneusement ses emplettes, grimpe sur sa bicyclette et me salue de la main en inclinant la tête.

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Les assiettes locales, composées de sept feuilles d’arbre cousues entre elles, se vendent par trois pour moins de cinq centime.

En Inde, il n’y a pas une seule échoppe qui ne possède son petit temple. Ici, c’est Krishna qui est à l’honneur, bien protégé dans sa boîte en plastique accrochée contre le mur. Plusieurs fois par jour, on lui offre de l’encens, des bananes et du riz, des fleurs et des coquillages. On confie ainsi les affaires de la journée à sa bienveillante protection.

La journée de Raju

Raju a douze ans. Entre les légumineuses et les sacs de riz, il attend patiemment le client assis sur une table basse en bois. Il fermera boutique vers vingt-deux ou vingt-trois heures. Pour passer le temps, il époussette les étagères où sont méthodiquement rangés des bocaux à épices, des savonnettes et de l’huile de coco, des ampoules et du thé, des biscuits, des clous et du Cérélac de Nestlé.
Les fourmis vont et viennent dans les grands bacs de farine, le petit balais de palme passe à côté sans les voir.

Au loin résonnent un saxophone et des tablas. Gopalpur est en effervescence. Aujourd’hui, elle célèbre le sixième mariage de la journée et la confirmation d’un jeune brahmine. La saison des épousailles touche à sa fin. Elle s’étend de novembre à mars. Les cérémonies se concentrent particulièrement dans ces dernières semaines car la plupart des familles on eu bien du mal à récolter les quelque soixante-mille roupies de dote obligatoire pour marier leur fille. Ici, on gagne environ trois-mille roupies par mois (cent-vingt francs).

Conversation au petit matin

- Dis-moi Mantu, à quelle caste appartiens-tu ?
- Je suis un brahmine, la plus élevée des castes.

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Mantu, le brahmine. Dans son bazar, on trouve de tout au format que l’on appellerait en Europe "échantillon". De la lessive, du savon, des cigarettes, des bonbons et des biscuits à la pièce.

- Ah, et comment devient-on brahmine ?

- Par descendance. Il y a aussi un cérémonial de confirmation réservé aux garçons, qui ne peut avoir lieu qu’à l’âge de neuf, onze ou treize ans, et lors duquel le "pandha" (prêtre) nous met le "paita" (cordelette sacrée) autour de l’épaule. Tu vois le mien compte six fils tressés parce que mes parents sont toujours vivants. S’ils étaient morts, il y aurait neuf fils. J’ai reçu la confirmation à treize ans, en même temps que mon frère qui en avait onze et nous avons versé vint-mille roupies au temple. C’était en 1990, maintenant cela coûte le double.
- Et le "paita" alors, qu’est-ce que c’est ?
- Un lien sacré avec Vishnu. Lorsque je le touche toute promesse que je fais doit être tenue, toute affirmation doit être vraie. Si je touche un cadavre, je dois l’enlever et en mettre un nouveau, sinon je ne peux ni manger, ni rentrer dans la maison de mes parents.
- Tes parents t’en empêcheraient s’ils le savaient ?
- Oui. Ils le feraient aussi si je me mariais avec une femme de caste inférieure.
- Et c’est partout comme ça en Inde ?
- En grande partie, mais les choses sont en train de changer. Principalement dans les grandes villes et certains villages touristiques où les mariages de castes mixtes sont tolérés et où la tradition file à l’anglaise.

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Cérémonie de confirmation d’un jeune brahmine. Toute la famille apporte des dons en espèces qui seront sanctifiés par le prêtre.

A la nuit tombée, tout le monde sort se balader dans l’unique rue principale du village où les boutiques s’illuminent les unes après les autres.
On boit du thé devant le tailleur ou le pharmacien. Les gens s’asseyent sur les marches de pierre pour échanger quelques idées. Les femmes font leurs emplettes et les légumes brillent sous les lampes à huile ou les ampoules électriques.
Couchées au pied d’une échoppe, les vaches attendent quelques gâteries.

Une petite fille a mis sa plus belle robe de dentelles et de satin et tient fièrement la main de son père de tous ses petits doigts peints de rouge. Sees poignets filiformes sont chargés de bracelets multicolores et le tintement de cette verroterie se mêle à celui des clochettes qui tambourinent à ses chevilles. Quelques roupies sonnent sur le comptoir et la petite bouche vermillon engloutit un gâteau sec, orange et bleu, fluorescent et croustillant.

www.airindia.com

 

 

 

cet article a paru dans le numéro d’avril 2001 de Sports & Loisirs

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orissa setl
(5) commentaires
Marta | nurnous71l@yahoo.com | 30.07.2012-01:47

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